La peur d’être un monstre : ce que cette peur dit de notre époque
Avoir peur de commettre l’irréparable. Peur de pousser quelqu’un, d’étouffer un enfant, d’être pédophile. Ces pensées surgissent sans désir, mais avec effroi. Elles appartiennent à ce que la psychiatrie nomme la phobie d’impulsion : la crainte panique d’agir contre soi-même, contre ses valeurs, contre ce qu’on a de plus cher.
Ce n’est pas le passage à l’acte qui menace, mais la peur d’en être capable.
La pureté impossible
La phobie d’impulsion naît dans des consciences trop scrupuleuses, trop tendues vers la maîtrise. Elle n’exprime pas la perversité, mais l’excès de contrôle. Plus on veut être pur, plus on redoute l’ombre.
Pascal l’avait déjà écrit : « L’homme n’est ni ange ni bête, et qui veut faire l’ange fait la bête. » Notre époque voudrait des anges : responsables, bienveillants, transparents. Mais cette exigence d’innocence absolue fabrique une angoisse nouvelle : celle de découvrir en soi une part obscure, simplement humaine.
La peur de penser
Dans un monde saturé de discours et de surveillance morale, la pensée du mal devient suspecte. On ne se reproche plus d’avoir agi, mais d’avoir imaginé.
La conscience se transforme en tribunal. Ce trouble révèle une société qui refuse la complexité humaine. Le mal n’est plus dans le geste, mais dans la pensée qu’on s’interdit d’avoir. Ainsi, la phobie d’impulsion apparaît comme un miroir de notre peur collective : celle d’admettre nos contradictions.
Une société sans indulgence
Notre époque aime à se dire bienveillante, mais elle ne tolère guère l’imperfection. La faute ne cherche plus le pardon, elle s’enkyste dans la conscience. La colère, la pulsion, la transgression n’ont plus droit de cité.
Reste une peur sourde, celle de franchir la ligne sans le vouloir. Sous le vernis apaisé du temps présent, s’impose une exigence morale implacable, d’autant plus contraignante qu’elle s’ignore comme telle.