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Témoignages

Madame O. M.

55 ans, professeure d’économie :

Quand le corps finit par dire stop

Acte 1 : La perte de sens
Être professeure des universités représente pour moi bien plus qu’un travail : c’est une vocation intellectuelle, un espace de réflexion, de transmission et de création. J’aime construire un cours, chercher l’information, accumuler des connaissances, écrire, et élaborer une réflexion dans le temps long. La recherche demande beaucoup de disponibilité mentale, de la lenteur, un horizon temporel dégagé de toute activité parasite.

Au fil des ans, et plus particulièrement ces 10 dernières années, je me suis sentie de moins en moins en phase avec mon métier. Les responsabilités administratives ont pris de plus en plus de place. Les journées se sont remplies de réunions, de tableaux Excel, de dossiers à compléter, de mails à traiter : de plus en plus, et toujours plus rapidement. Une accumulation de tâches répétitives, urgentes, fragmentées. Avant même de m’atteler à la préparation d’un cours ou à la rédaction d’un article, je me sentais obligée d’ouvrir ma boîte mail et d’y découvrir encore et encore de nombreuses sollicitations : répondre aux sollicitations de l’administration, des étudiants, organiser, gérer, traiter des dossiers. J’en ai développé une double angoisse : celle de consulter mes mails, et surtout, ce qui a contribué à mon stress chronique, la hantise d’oublier de traiter une demande importante…

Je n’avais plus le temps de penser. Puis vient alors insidieusement ce sentiment d’être constamment occupée, d’être noyée dans un verre d’eau, et de m’éloigner de ce qui faisait le cœur de mon métier. La recherche devenait un luxe réservé aux week-ends, aux vacances. Impossible de travailler le soir, trop vidée après ma journée.

Je crois aujourd’hui avoir vécu une forme de bore-out intellectuel : être épuisée non pas seulement par le trop-plein, mais par la disparition progressive de ce qui me nourrissait profondément intellectuellement.

Acte 2 : Un climat professionnel toxique
À tout cela s’est ajouté un climat professionnel devenu de plus en plus difficile à supporter, notamment en raison du comportement d’une collègue que je qualifierais aujourd’hui de profondément toxique. Ce n’était pas un conflit ouvert, identifiable, qui éclate puis se résout. C’était quelque chose de beaucoup plus insidieux et épuisant : des remarques ambiguës, des critiques voilées, une rivalité permanente, le sentiment d’être constamment évaluée ou discréditée. Puis des jeux de pouvoir et d’exclusion, notamment pour l’obtention du poste de professeure des universités. Un département entier qui se déchire, créant deux clans opposés, jusqu’au personnel administratif, et une ambiance de plus en plus délétère…

Dans le milieu universitaire, les relations professionnelles touchent profondément à l’identité. Le travail n’est pas seulement un emploi : il engage la pensée, la légitimité intellectuelle, la reconnaissance par les pairs. Quand cet espace devient insécurisant, c’est toute la confiance en soi qui se fragilise.

Avec le recul, je comprends à quel point cette relation a contribué à mon épuisement. Non pas comme une cause unique, mais comme une pression supplémentaire dans une vie déjà saturée. Mon énergie était déjà absorbée par le travail administratif, la charge familiale, les inquiétudes autour de mes enfants. Je n’avais plus les ressources psychiques pour faire face en permanence à un climat relationnel toxique.

Le plus pervers, c’est que ce type de souffrance est difficile à nommer. Vu de l’extérieur, rien de spectaculaire. Et pourtant, intérieurement, c’est une usure lente, continue, qui finit par vider complètement. C’est la pression de trop dans un système où il n’y a déjà plus assez d’espace pour récupérer.

Acte 3 : La charge mentale invisible
En parallèle, il y avait la maison. Ou plutôt, particulièrement pour une femme mariée à un cadre dirigeant très occupé, ce deuxième monde qui commençait chaque soir après le travail.

Être mère de deux enfants TDAH, tous deux à haut potentiel, signifiait vivre dans une tension permanente autour de l’école. Rien n’était simple, rien n’était fluide. Chaque devoir devenait une montagne à franchir. Chaque fin de journée s’accompagnait d’une angoisse anticipée : dans quel état allait se passer la soirée ? Y aurait-il une crise ? Des pleurs ? De la colère ? Du découragement ? Je redoutais le moment des devoirs avant même d’ouvrir la porte de la maison.

Il fallait négocier pour commencer à travailler, soutenir la concentration, gérer la frustration, calmer les débordements émotionnels. Très vite, les soirées se sont transformées en champs de tension.

À cela s’ajoute l’exigence du père qui accorde une importance immense à la réussite scolaire, elle fait écho à celle que j’ai vécue enfant avec mon propre père… Derrière les remarques, les inquiétudes, les attentes, il y a une forme d’exigence constante, parfois silencieuse, mais toujours palpable. Cette exigence se déplaçait naturellement sur moi, puisque je pouvais organiser plus librement mon emploi du temps. Étant la plus présente à la maison, c’était à moi de compenser, d’expliquer, de trouver des solutions, de soutenir les devoirs, de gérer les crises et, en même temps, de garantir que tout continue malgré tout à fonctionner. Je portais la responsabilité invisible de leurs difficultés, comme si je devais réussir mes enfants.

J’ai dépensé une énergie colossale à aider, encourager, recadrer, rassurer. Avec toujours cette peur diffuse : et s’ils décrochaient complètement ? Et si le système scolaire les abîmait ? Comment les en protéger ?

Quand l’un de mes enfants est tombé en dépression à l’adolescence, tout a basculé dans une autre dimension. L’école n’était plus seulement une source de conflits : elle devenait un lieu de souffrance. Les rendez-vous médicaux se sont multipliés. Psychiatres, psychologues, bilans, réunions avec les enseignants. Je jonglais en permanence entre mon travail universitaire et les urgences émotionnelles de la maison. Je vivais dans un état d’hypervigilance constant.

Même quand tout semblait calme, je restais intérieurement tendue, dans l’anticipation de la prochaine crise autour des devoirs et des notes, du prochain blocage scolaire, du prochain effondrement. Mon esprit ne s’arrêtait jamais. Il fallait penser aux traitements, aux stratégies scolaires, aux dossiers, aux aménagements, aux choix d’orientation, à l’avenir. L’avenir surtout : cette peur silencieuse de voir des enfants intelligents mais fragiles perdre confiance en eux, sortir du système, ou se construire dans l’idée qu’ils étaient « dysfonctionnels ». Et le regard des autres, de l’école, qui vous fait comprendre que vous avez complètement raté l’éducation de ces enfants…

Pendant toutes ces années, je me suis oubliée. Je gérais. Je tenais. Je faisais fonctionner le quotidien coûte que coûte. Avec le recul, je réalise que cette charge mentale permanente m’a épuisée bien plus profondément que je ne l’imaginais.

Acte 4 : Le corps qui parle
Puis le corps a commencé à parler.

Le premier choc a été mon cancer du sein. Le mot lui-même a suspendu le temps. J’ai ressenti une sidération profonde, comme si tout ce que je m’efforçais de maintenir debout venait soudain de s’effondrer.

J’ai reçu des traitements dont on sait qu’ils sont éprouvants pour le corps : chimiothérapie, radiothérapie, tamoxifène et ses effets diffus mais constants. Pourtant, de manière complètement paradoxale, j’ai vécu cette période comme une parenthèse enchantée. Pour la première fois depuis longtemps, j’avais le « droit » de m’arrêter : ce que je ne m’autorisais pas à lâcher, les médecins m’ont aidée à le faire. C’est comme si le monde extérieur cessait d’exiger de moi la performance. Je me suis laissée complètement porter par la médecine. Une anecdote pour illustrer ceci : au début de ma deuxième séance de chimio, je me sens tellement chouchoutée par le personnel médical que j’annonce avec un large sourire à l’infirmière qui s’occupe de moi : « c’est dingue, j’ai vraiment l’impression d’être en séjour thalasso » !

Je reprends le travail, en pleine forme, batteries rechargées. Et la surcharge revient : à la fac, les dossiers à traiter, les évaluations, les exigences des collègues qui n’ont pas l’air de réaliser que vous n’avez pas affronté un simple rhume. Puis un autre séisme arrive : j’apprends que mon père est atteint de la maladie d’Alzheimer, puis vient le diagnostic du cancer du pancréas. Je sais qu’il ne s’en sortira pas, je dois déjà faire mon deuil. La maladie me revient à la figure, avec l’angoisse de développer moi-même une récidive ou un autre cancer…

Je crois que quelque chose, en moi, ne s’est jamais vraiment remis de cette succession de chocs. Mais je continue à bosser, je n’ai même plus le temps de pratiquer une activité sportive, besoin pourtant fondamental pour moi, je le sais. J’enchaîne les cours, les suivis de thèse, les participations aux jurys, l’organisation de colloques, etc.

Et j’arrive au début de l’été, épuisée… Les maux de tête apparaissent : ils ne me quitteront pas pendant 4 mois d’affilée. Verdict : névralgie d’Arnold. Une douleur invisible mais omniprésente, qui envahit tout : le sommeil, les relations aux autres, la capacité même à penser. Le diagnostic du burn-out est posé par un ami médecin : encore une fois, c’est une autorité de santé légitime qui m’autorise à m’arrêter, et qui me le présente comme un impératif.

Acte 5 : Le burn-out comme renaissance
Aujourd’hui, je ne peux plus ignorer ce que mon corps essaie de me dire depuis des années. Quand le mental refuse obstinément de s’arrêter, alors que vous n’êtes plus en phase avec vos besoins, c’est le corps qui finit par dire stop.

Pendant longtemps, j’ai cru que tenir était une force. J’apprends maintenant que s’arrêter peut aussi en être une.

Paradoxalement, le burn-out a aussi été pour moi une forme de renaissance.

Pendant des années, j’ai vécu selon des valeurs de performance que je croyais normales : être efficace, productive, disponible, tenir coûte que coûte, ne jamais ralentir. Comme beaucoup de femmes de ma génération, j’avais appris à faire passer les besoins des autres avant les miens, à considérer le repos comme un luxe et non comme une nécessité.

L’épuisement et la maladie ont brutalement interrompu cette fuite en avant. Et peu à peu, quelque chose s’est déplacé en moi.

J’ai compris qu’après 50 ans, prendre soin de soi n’était pas un acte égoïste mais une responsabilité envers soi-même. J’ai commencé à écouter mon corps au lieu de lutter contre lui. À accepter mes limites. À ralentir sans culpabilité.

Aujourd’hui, je ne veux plus adhérer aveuglément à une société qui valorise la vitesse, l’hyperactivité et la performance permanente au détriment de l’humain. Je n’ai plus envie de vivre dans l’urgence constante.

J’apprends à retrouver le goût du temps long. Lire sans regarder l’heure. Marcher. Faire du sport non plus pour « tenir » ou être performante, mais pour me sentir vivante dans mon corps. Respirer. Dormir. Me préserver.

Ce burn-out m’a obligée à déconstruire beaucoup de croyances sur la réussite, le sacrifice et la valeur personnelle. Il m’a appris qu’on peut être forte autrement : non plus en s’oubliant, mais en se respectant enfin.

MADAME G. G.

Cadre, pendant son arrêt :

Traverser un burn-out, se reconstruire et retrouver l’équilibre
Le burn-out est un mal-être insidieux. Il s’installe progressivement, puis finit par atteindre en
profondeur la confiance en soi et l’estime de soi.

Je suis salariée, manager dans un grand groupe du CAC 40. Avec le recul, je peux dire que mon burn-out s’est construit en trois grandes étapes.

1. Le déni : continuer coûte que coûte
La première étape a été celle du déni. Je minimisais les signaux que mon corps et mon esprit m’envoyaient. Je pensais pouvoir tout supporter, tout contrôler. Je voulais tenir, coûte que coûte.
Je me répétais : « Cela va passer », « c’est juste une période difficile », « je dois puiser dans mes ressources », « je ne dois pas montrer de faiblesse », « je ne dois pas décevoir ma hiérarchie ni mon entourage ». J’acceptais tous les projets. Je refusais de m’arrêter. Je voulais prouver que j’étais forte, capable de tout gérer.
Peu à peu, le contexte de l’entreprise, un management toxique et des relations dégradées avec ma hiérarchie m’ont fait perdre pied et m’ont conduite au burn-out.

2. L’épuisement total : quand le corps lâche
Puis est venu le deuxième stade : l’épuisement total. L’arrêt de travail est devenu inévitable.
Mon corps a fini par lâcher. Je n’avais plus aucune force. Mes jambes ne me portaient plus.
J’avais l’impression que ma tête allait exploser, comme prise en étau. Les pensées se bousculaient sans répit. Je ne dormais plus, je ne mangeais plus. J’avais mal au ventre, des nausées, parfois des vomissements. J’étais envahie par la culpabilité, et ma mémoire me
jouait des tours.
Mon esprit n’était plus capable de réfléchir, de lire, d’écrire correctement, ni même d’être créatif.
Et pourtant, dès que je me sentais un peu mieux, je retombais dans le même piège : je me remettais à faire mille choses sans limite. Ménage, rangement, besoin que tout soit parfait, retour de ce réflexe de contrôle, envie de prouver que j’étais utile, voire indispensable. C’était un cycle en montagnes russes, qui a duré plusieurs mois.

3. La prise de conscience : apprendre à se respecter
J’ai consulté tout au long de cette traversée. Grâce au suivi, et au travail que j’ai entrepris sur moi-même, une troisième étape a pu commencer : celle de la
prise de conscience et du mieux-être.
J’ai compris que les choses devaient changer, d’abord pour mon bien-être, mais aussi pour celui de mes proches.
J’ai appris à me remettre au centre de mon attention, à me respecter, à abandonner cet altruisme excessif qui me poussait à m’oublier dans ma vie professionnelle comme
personnelle. J’ai commencé à poser des limites, à accepter que tout ne soit pas parfait, à être plus indulgente avec moi-même, à ne plus vouloir faire au-delà de mes capacités.
Je suis revenue à l’essentiel. J’ai accepté de me reposer et de refaire des activités qui me faisaient du bien, non plus seulement pour répondre aux attentes des autres : le jardinage, le sport, les sorties entre amis, les moments en famille. Peu à peu, j’ai recommencé à goûter à la vie.
Je continue aujourd’hui à travailler sur la manière de poser mes limites. Un fonctionnement profondément ancré ne change pas du jour au lendemain. Une rechute reste possible. C’est pourquoi je reste vigilante.
Des mots de mon suivi qui résonnent encore en moi : « Ce n’est pas vous, c’est le système », « Apprenez à poser des limites », « Il est utile d’être parfois inutile », « Apprenez à vous reposer », « Évitez les relations toxiques, dans la sphère professionnelle mais aussi
personnelle ». Ces phrases m’aident à rester attentive, comme des repères quand j’en ai besoin.
Un burn-out est une épreuve très difficile. Mais il peut aussi devenir un électrochoc nécessaire : celui qui permet de rompre avec un mode de fonctionnement, un environnement professionnel ou des relations toxiques.
Il m’a fallu traverser cette épreuve pour apprendre à mieux me connaître, à me protéger et à retrouver un équilibre plus sain.
Aujourd’hui, je sais qu’il faut rester vigilante. La  reconstruction est possible, mais elle demande du temps, de la patience, et beaucoup

MONSIEUR J. T.

45 ans,  Cadre dirigeant  :

« Pendant longtemps, j’ai pensé que le vrai combat, c’était le travail : tenir la pression, avancer, encaisser. Et honnêtement, ça, beaucoup de gens savent le faire.

Avec le recul, je crois que le plus difficile est ailleurs. Le plus dur, c’est de construire un équilibre qui tienne dans la durée. Un peu comme dans le sport : faire une grosse séance, tout le monde peut le faire. Ne jamais récupérer finit toujours par se payer.

À force de toujours tirer sur la corde, je me suis mis à analyser la moindre fatigue, le moindre symptôme. Et paradoxalement, une des choses qui m’a le plus aidé a été de consulter un psychiatre. Pas parce que j’étais « fou », justement. Mais parce que cela m’a permis de dédramatiser énormément de choses.

Comprendre que l’anxiété touche beaucoup de monde, que certains passages dépressifs existent, et qu’un traitement temporaire n’a rien de honteux, ça soulage énormément.

Pendant longtemps, je pensais qu’il fallait être invincible. Aujourd’hui, je pense surtout qu’il faut apprendre à durer. »

Madame B. M.

34 ans,  salariée en entreprise, pendant son arrêt de travail :

« Je ne fais rien mais pour une fois, ça n’a pas de conséquences. »

« Vu que je ne fais rien, je ne le fais pas mal »

« J’entends la sonnerie Teams souvent, alors que mon ordinateur est fermé »

Monsieur F. T.

48 ans, cadre en entreprise, pendant son arrêt de travail :

Si je travaille plus, alors je fais quoi ?

Monsieur B. M

44 ans, dirigeant en entreprise, après son rétablissement :

« Un jour, lors de nos consultations, le Dr Bagot m’a dit :« Ce qui vous arrive est quelque chose de naturel. »

Je m’en souviens très bien. Et il avait raison. À force de pousser la machine, elle finit par vous signaler que vous êtes en surrégime. Mon burn-out s’est inscrit dans un temps long : trois mois très difficiles, trois mois pour reprendre des forces, puis trois mois pour reprendre progressivement le travail.

Ce chemin a été éprouvant, mais il m’a surtout beaucoup appris. Pendant ma convalescence, j’ai compris que le burn-out n’était pas une faiblesse, mais un signal fort à écouter. J’ai dû redéfinir mes priorités et mes objectifs de vie. Cela m’a permis de me rapprocher de mes proches et de me reconnecter à l’essentiel, ce que je n’avais jamais vraiment pris le temps de faire auparavant. J’ai également découvert que le processus de guérison n’était pas linéaire. Il y avait des jours où j’allais mieux, et d’autres où je doutais ou me sentais plus fragile.

Apprendre à accepter ces fluctuations a été essentiel. J’ai compris qu’il ne fallait pas juger mon état au jour le jour, mais plutôt observer mon évolution sur plusieurs semaines ou plusieurs mois. Cette prise de recul m’a beaucoup aidé à traverser cette période. Le plus difficile a été de faire face à l’ennui. Mais avec le temps, j’ai appris à ne plus lutter contre lui. En l’acceptant, j’ai découvert qu’il pouvait devenir salvateur. C’est dans cet espace que j’ai pu réfléchir, me recentrer et faire émerger un nouveau positionnement, à la fois personnel et professionnel.

Aujourd’hui, même si je me sens rétabli, je reste très attentif à mon rythme de vie. J’ai compris l’importance de l’équilibre, et je veille désormais à ne plus retomber dans les excès qui m’ont conduit à cet état. Cette expérience, aussi difficile soit-elle, m’a permis de me réorienter dans mon milieu professionnel et de trouver une nouvelle voie, plus alignée avec moi-même. Je me sens aujourd’hui plus apaisé et plus en accord avec le rythme que je m’impose.

Madame Q. E., 37 ans

Cadre dans l’industrie

« Sur le moment je n’ai ressenti aucun signe avant coureur, le burn-out m’est tombé dessus violemment. J’étais dans une logique de combat permanent : tenir, encaisser, avancer coûte que coûte. Dans le milieu professionnel je parlais constamment de “batailles”, de “tenir le front” sans que cela me semble anormal. Mon langage avait changé : j’étais devenue plus dure, plus agressive, parfois même vulgaire. 

Tout me demandait de plus en plus d’efforts, mais je continuais, persuadée que c’était à moi de m’adapter. Je me suis retrouvée dans une spirale complexe : j’étais épuisée mais ralentir ou m’arrêter ne faisait pas partie des options. Mon corps a fini par lâcher avant que je sois capable de reconnaître qu’il y avait un problème. L’arrêt s’est imposé Une fois arrêtée, je ne me suis pas sentie soulagée. Je me suis sentie illégitime.

J’avais l’impression d’avoir échoué, d’avoir “craqué”, d’être faible. Je doutais de tout : de ce que j’avais vécu, de ma réaction, avec cette idée persistante que j’exagérais, voire que quelque chose “n’allait pas chez moi”, « que c’était moi le problème ».

Si je devais retenir quelque chose, c’est que le burn-out ne prévient pas toujours clairement. Il s’installe dans des détails qu’on banalise, on se ment à soi-même, jusqu’au moment où le corps lâche. »

Madame D. C., 27 ans

Dans un cabinet de conseil

« J’ai toujours suivi un parcours d’excellence : prépa, école d’ingénieur, puis entrée dans le conseil, perçu comme la voie royale, exigeante et bien rémunérée. À 25 ans, j’avais surtout envie de m’impliquer et de prouver ma valeur. J’acceptais tout, je travaillais beaucoup, sans compter. Puis la fatigue s’est installée. Moins de concentration, sommeil perturbé, irritabilité. Malgré cela, j’ai continué. M’arrêter ne faisait pas partie des options. Un jour, on m’a envoyée représenter l’entreprise à un salon étudiant.

On m’a demandé de rassurer les candidats, de dire que les horaires restaient « raisonnables ». J’ai compris qu’on attendait une version arrangée de la réalité. Mon entourage s’est inquiété. Ma famille me trouvait changée. Mon copain disait que je n’étais plus vraiment présente. J’avais pris du poids et je dormais de plus en plus mal. Comme je ne me sentais pas efficace, je travaillais aussi le week-end. D’ailleurs je n’arrivais plus à me reposer, je pensais sans arrêt au travail.

À 27 ans, tout est devenu plus lourd. Un matin, je n’ai pas réussi à me lever. Le diagnostic a été posé : épuisement professionnel. J’ai accepté l’arrêt tardivement, à contrecœur… »

Monsieur F. E., 61 ans

Dirigeant dans une organisation

« Pendant des années j’ai été épanoui dans mon travail. Puis l’organisation de l’entreprise a évolué, générant une masse de travail de plus en plus importante : plus de procédures et de dossiers à traiter faute de priorisation, travail en double ou triple du fait d’absence de prise de décision ou de revirements réguliers de la hiérarchie, stress régulier car on ne sait pas où on va, stress des équipes qui va aussi croissant et qu’il faut absorber… Au début, on ne voit rien venir.

On prend sur soi. Après tout, on est « cadre sup », on a toujours bien travaillé sans compter ses heures. On se dit que c’est ponctuel. Votre équipe compte sur vous. Votre hiérarchie vous félicite, vous recevez honneurs et primes… Vous trouvez normal d’être sollicité le soir, le week-end ou en vacances. Il ne vous viendrait pas à l’idée de ne pas suivre les whatsapp pro en continu. C’est d’autant plus insidieux que les rapports avec votre hiérarchie et vos collègues et collaborateurs sont sympathiques. Et puis, petit à petit, je me suis senti fatigué. J’avais moins envie de voir mes amis, je trouvais des excuses pour refuser des dîners et étais pressé d’en partir, je réduisais mes loisirs par « flemme de bouger ». Je n’avais plus envie de voyager. Je récupérais moins pendant les vacances. Je pensais au travail en permanence.

Avant de me décider à aller voir un spécialiste, je me couchais à 20h, je n’avais plus l’énergie de regarder un film ou un épisode de série en entier, ni même de lire plus de 20 minutes. Je passais mes week-ends seul, à dormir ou simplement à rester prostré dans le noir pour « ruminer », avec l’envie de rien et une fatigue permanente. J’avais des problèmes de concentration, j’oubliais des choses et j’étais devenu facilement irritable. J’ai aussi eu une phase de dépenses compulsives et, quand j’ai été arrêté, le seul fait de revenir dans le quartier de mon bureau me stressait… »