Benzodiazépines : usage au long cours, menace ou solution ?

Les benzodiazépines font partie des médicaments les plus prescrits pour traiter l’anxiété et l’insomnie. Depuis plus de soixante ans, elles suscitent à la fois confiance et méfiance. Leur efficacité est reconnue, mais leur utilisation prolongée est souvent présentée comme dangereuse. Que disent réellement les données scientifiques ?
Un progrès thérapeutique majeur
Mises sur le marché dans les années 1960, les benzodiazépines ont remplacé les barbituriques, beaucoup plus risqués en cas de surdosage (Griffiths & Weerts, Psychopharmacology, 1997). Elles ont rapidement prouvé leur efficacité pour réduire l’anxiété et améliorer le sommeil.
Fait souvent oublié : leur diffusion a aussi entraîné une baisse de la consommation d’alcool utilisé comme tranquillisant, avec un bénéfice réel en santé publique (Lader, British Journal of Addiction, 1991).
Pourquoi sont-elles diabolisées ?
Depuis les années 1980, le discours officiel a changé. Les benzodiazépines sont désormais associées à un risque élevé de dépendance. En France, la HAS et l’ANSM rappellent régulièrement la règle des « 12 semaines maximum » (HAS, 2007). Résultat : patients et prescripteurs évoluent dans un climat de méfiance, voire de culpabilité, autour de leur usage.
Addiction : un risque surestimé
Une étude danoise récente (Rosenqvist et al., American Journal of Psychiatry, 2024) portant sur 950 767 patients suivis pendant vingt ans a montré que :
• 15 % deviennent utilisateurs à long terme (plus d’un an).
• 3 % restent utilisateurs à très long terme (plus de sept ans).
• La dose médiane reste stable au fil du temps.
• Seuls 7 % dépassent les posologies recommandées.
Comme le souligne le Dr Alain Cohen (JIM.fr, 2024), « l’utilisation prolongée n’est finalement pas si problématique ».
En d’autres termes, la majorité des patients ne développent pas de dépendance grave ni d’escalade des doses.
Les recommandations officielles : un cadre irréaliste
Le dogme des « 12 semaines » ne correspond pas à la réalité clinique. L’anxiété généralisée est une maladie chronique (Stein & Sareen, Lancet, 2015). Or, les alternatives proposées ne sont pas accessibles à tous :
• La psychothérapie est efficace (Hofmann et al., 2012), mais coûteuse et chronophage.
• Les antidépresseurs aident certains patients, mais leur action est lente et leurs effets secondaires dissuasifs (Baldwin et al., 2014).
Une société plus anxieuse que jamais
Le stress professionnel, l’incertitude économique et l’isolement social augmentent la prévalence de l’anxiété (OMS, 2017). Restreindre l’accès à un traitement efficace pousse certains patients vers des solutions plus nocives : alcool, cannabis, drogues illicites.
Les benzodiazépines ne sont pas exemptes de risques. Mais diaboliser leur usage prolongé est une erreur. Les données récentes montrent qu’une majorité de patients les utilisent de façon stable et sécurisée.
Plutôt que d’imposer un sevrage arbitraire, il est temps de réhabiliter un usage encadré et raisonné des benzodiazépines. Elles restent, pour beaucoup de patients, un outil thérapeutique indispensable face à l’anxiété chronique.
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